Lorsque mon second enfant naquit, nous avions depuis un bon mois pris possession de notre appartement. C’était un F3 au deuxième étage d’un immeuble récent situé au bout d’une rue très peu fréquentée. Du balcon je me souviens, on avait un regard plongeant sur un jardin potager. Le propriétaire vendait ses produits à tous les habitants du coin. Pas très loin aussi, se trouvait une grande pépinière où l’on pouvait trouver toutes sortes de plantes et fleurs. Un très beau perroquet qui faisait la joie des enfants, accueillait les clients par un bonjour sonore que ses patrons lui avaient appris. Dans une rue perpendiculaire à la nôtre se trouvait un groupe scolaire. « Quelle chance si je pouvais avoir un poste dans cette école! » M’étais-je dit en le voyant. Dieu m’écouta-t-il ? Voulut-il me récompenser d’avoir aidé ma petite élève Marie-Claude ? Mais n’allons pas aussi vite, ne brûlons pas les étapes ! Il y a tellement de choses à raconter.
Mon N….. naquit le 6 Novembre 1964. Quand on me le présenta, je me souviens d’un nourrisson à la peau très mat et violacé. Le cordon ombilical enroulé autour de son petit cou avait manqué l’asphyxier. Etait-ce déjà un message que Dieu m’envoyait et que je n’ai su comprendre ?
Cette seconde naissance fut accueillie par mes beaux-parents avec beaucoup de joie. Leur chagrin était loin d’être guéri, mais ils avaient appris tous deux à vivre avec. Ma belle-mère continuait très souvent à parler de mon beau-frère, à y faire référence et à pleurer aussi, mais d’une façon plus apaisée. Je comprends maintenant combien la mort d’un enfant surtout dans ces conditions, a du être déchirante pour elle. Tout au long de sa vie, elle fit revivre ce fils par la pensée et je crois qu’elle eut raison. Mes esprits me le disent toujours : Ne pas oublier.
Lorsque j’ai repris l’école après les vacances de Noël, plus question de déménager toute la famille au Causse de la Selle. J’avais pris l’habitude de faire la route tous les jours. Mon mari amenait les deux enfants à mes beaux-parents tous les matins et je les récupérais à mon retour, ma fille à la main, mon fils dans le panier. N’ayant pas grande différence, P… s’ était vite adaptée à cette nouvelle présence. Son petit frère était son jouet vivant. Il me fallait tout de même être vigilante car elle avait tendance à lui mettre dans la bouche tout ce qu’elle pouvait trouver dans la maison.
N… s’éleva comme un petit champignon. Il prit le sein pendant deux mois et demi puis je dus passer très vite aux farines vu son appétit toujours grandissant. Aucune maladie grave comme sa sœur ne vint ralentir sa croissance. Toutefois dès sa plus petite enfance, je notai un enfant renfermé, peu expansif, à l’inverse de sa sœur qui ne cessait de gesticuler.
A l’école, tout se passait bien, jusqu’au jour où l’accident que j’avais prévu lors de mon installation arriva. Des employés de la mairie étaient venus livrés pendant notre jour de repos des boulets de charbon. J’avais très souvent fait la demande de réparation de la porte au maire du village, mais en vain. « Pas de budget suffisant pour engager une dépense, » m’avait-il répondu.
Nous étions en récréation et les enfants jouaient à « attrapette ». Le jeu consistait à traverser la cour de long en large sans se faire attraper par le chasseur et venir se coller contre un mur pour être à l’abri. Un élève, voulant esquiver le poursuivant, vint heurter la porte du cagibi à charbon qui, sous le choc, trembla, laissant glisser une vingtaine de boulets sur le sol. Reprenant la course sans se soucier de l’impact causé, l’enfant roula sur l’un des boulets et tomba violemment sur le sol. Courant à son secours, je tentai de le relever en le tenant par les bras, mais il se mit à hurler de douleur, ce qui me fit entrevoir une fracture. Faisant immédiatement appel à ses parents dont la maison était toute proche, le papa accompagna immédiatement son fils à l’hôpital de Ganges.
Un peu rassurée par la rapidité de la prise en charge, je laissai aller ma colère sans retenue. Depuis des mois et des mois, que je demandais la réparation de cette porte vermoulue, rien n’avait été fait. C’était pourtant si simple de clouer une planche afin d’éviter le dégorgement de ces boulets ! Ah, mais ces messieurs de la mairie avaient bien autre chose à faire ! Ils possédaient tous un lopin de terre avec quelques vignes et il était certainement plus urgent d’obtenir du bon raisin. Bref ! Comme tous accidents, je dus faire un rapport. Je remplis le formulaire et dans la partie basse où il était demandé mon avis, je déballai bien naïvement toute l’histoire, mettant le maire en défaut.
Une semaine plus tard, je recevais une convocation de l’Inspecteur départemental. Celui-ci me reçut dans son bureau.
« Mademoiselle, nous avons reçu votre rapport d’accident. Vous comprenez que nous ne pouvons l’accepter. Vous mettez en cause Monsieur le Maire. Même si au fond de moi, je soutiens votre reproche, je ne peux y donner suite. Je vous serais donc très reconnaissant de bien vouloir refaire un rapport en omettant de parler de Monsieur le maire. »
Mais dans quelle société vivons-nous ? Encore une fois ma vérité était refusée. N’apprend-on pas aux enfants, que c’est une chose essentielle ? Je n’avais que 22 ans, et j’étais trop naïve. Je pensais que les lois étaient faites pour tout le monde. Il faut croire que la justice a ses privilégiés. Je refis donc un banal rapport d’accident. Et j’eus la surprise de retrouver un jour en rentrant de week end, une porte toute neuve. Fallait-il en arriver là pour renouveler une planche ? Je pense que les parents de mon élève avaient du avoir plus de poids que moi auprès du maire.
Après cet incident, une atmosphère suspicieuse s’installa dans le village. L’affaire avait du faire le tour de toutes les commères qui certainement ne s’étaient pas privées d’en rajouter. Je sentis même au sein de mes élèves un recul dans cette belle relation que j’avais instaurée entre eux et moi. Me rendait-on responsable de cet accident, où ne voulait-on pas perdre l’estime du Maire ? Il est vrai que ce brave monsieur était à son ènième mandat et qu’on ne pouvait rien prétendre sans passer par lui. Moi, je n’étais qu’une petite institutrice de passage et de surcroît bien jeune! Je comprenais maintenant beaucoup mieux les rapides passages de mes collègues. Leur accueil n’avait certainement pas du être chaleureux. Et pourtant, nous, enseignants n’hésitons pas à sacrifier nos vies de famille pour venir en aide aux enfants des autres ! Il me semble que ce fait demande au moins une petite reconnaissance ! Ah, mais peut-être pense-t-on que c’est notre métier ! Et que nous n’avons pas à nous plaindre !
A part les parents de Marie-Claude chez qui je me rendais tous les jours pour boire mon petit café après avoir déjeuner seule dans ma classe et corriger quelques cahiers, le reste du village me boudait. Moi, qui suis de nature sociable et toujours de bonne humeur, je vécus ce rejet avec difficulté.
Quand les vacances de Printemps arrivèrent, c’est avec un grand soulagement que je fermai la porte de l’école et repris la route pour Montpellier. J’avais besoin de repos, et de moments de calme pour refaire le point. Avais-je été trop directe ? N’avais-je pas pris assez en considération le rang de monsieur le maire dans ce village ? Je commençai à croire que ma spontanéité n’était pas payante. Devrais-je faire partie du lot de tous ces hypocrites qui énoncent des choses en pensant le contraire ? Je me refusai à en faire partie.