36
Je repris le chemin du Causse de la Selle avec appréhension. Quel accueil allais-je recevoir ?
Les gorges de l’Hérault étaient magnifiques, le printemps avait sorti sa palette de couleurs. Des jaunes, roses, violets se mêlaient au vert tendre des nouvelles feuilles. La rivière que j’apercevais de temps en temps à travers les ramures, resplendissait sous le soleil levant. Tout ce paysage qui se découvrait sous mes yeux en cette période, m’enchanta et me fit un peu oublié mes soucis.
Connaissant maintenant chaque virage, chaque bosse, chaque petit pont, je ne mis pas plus de quarante-cinq minutes pour atteindre Causse de la selle.
Le village était encore désert quand je garai ma voiture devant l’école. Sortant les quelques affaires que j’avais ramenées de Montpellier, j’ouvris la porte de l’appartement dans lequel il ne restait plus qu’une simple table et chaise, posai mon panier et allai aérer la classe dans laquelle une odeur de craie s’était répandue.
En attendant l’heure d’ouverture, je préparai mon tableau, sortis les cahiers des enfants que j’avais pris la peine de corriger avant mon départ, ouvris mon cahier journal, posai quelques fleurs dans un vase et pris place à mon bureau.
Les cris des enfants dans le couloir témoignèrent de leur arrivée.
« Bonjour les enfants, dis-je souriante en leur ouvrant la porte ».
« Bonjour Georgy » me répondirent-ils. Peut-être serez-vous choqués de cette appellation ? Mais elle était autorisée. Tout au long de ma carrière, à part les deux premières années faites en Algérie, j’ai permis à mes élèves de m’appeler par mon prénom et de me tutoyer. Mais attention ! Cette petite familiarité ne permettait aucun irrespect. Gentille, avenante, serviable, oui, mais très à cheval sur le rôle de chacun. En quarante deux ans de carrière, j’ai toujours su me faire respecter et respecter l’enfant. Je pense sincèrement que ce qui nuit de nos jours dans les relations enfants- enseignants, c’est le trop grand pouvoir, donné aux enfants de discuter en « sautant les barrières ». Ce n’est pas parce qu’on tutoie quelqu’un qu’on doit franchir les limites du respect que tout être doit à autrui.
Comme je l’ai expliqué plus haut, je n’étais pas une maitresse sévère mais EXIGEANTE. Il y a une grande différence. Cette exigence, je l’ai toujours expliquée à mes élèves et à leurs parents et je peux dire que je n’ai jamais rencontré un quelconque problème. Je dirai aussi que mon autorité naturelle m’a permis d’amener mes élèves au plus haut de leurs capacités. Trouvant en moi une personne qui leur donnait de bons repères, les enfants m’ont beaucoup aimée et appréciée et je les en remercie tous, du fond du cœur. Cet amour que j’ai toujours cherché tout au long de mon enfance, je l’ai trouvé avec les nombreux écoliers qui sont passés dans mes mains. Merci Dieu, cela a été une très belle récompense.
Reprenant le cours de mes leçons normalement, je fus heureuse de constater que l’affection de mes élèves était au rendez-vous. Petit Louis ne portait plus son plâtre, et l’histoire avait servi à tout le monde.
J’avais cette année là, quatre enfants à mener en sixième, ces mêmes enfants qui avaient été témoins de la réussite de Marie-Claude et qui désiraient suivre la même voie, tout au moins partir dans un lycée de Montpellier. C’est donc avec sérieux et ténacité qu’ils reprirent la classe.
Je me partageais dès lors, entre mes deux enfants, mon mari, mes nouveaux amis et mes élèves. Ma vie prenait vraiment un sens. Une vie qui me rendait heureuse et comblée. Mes beaux-parents s’étaient maintenant bien faits à la situation. Le jour, ils gardaient mes deux enfants que je récupérais le soir en arrivant de l’école et le week end, pour leur faire plaisir, nous allions déjeuner chez eux. Quenelles fabriquées par Mamie et lapin ou poulet tué par Papi et, au dessert les éternels œufs à la neige.
Pour mon confort et être toujours disponible, je m’étais établi un emploi du temps qui me permettait de corriger mes cahiers et faire mon cahier journal entre midi et deux. Je voulais mes deux vies bien distinctes.
Quand la fin de l’année arriva, je remplis mes vœux de mutation. Deux années au Causse de la Selle me suffisaient. J’avais envie de me rapprocher de ma petite famille. Je fis donc une demande de postes sur Montpellier .Quelle ne fut pas ma joie, quand je reçus ma nouvelle nomination. J’avais obtenu le poste de maternelle dans le groupe scolaire tout prés de chez moi. J’aurais dû me tourner vers Dieu et dire merci, mais en ce temps là, j’avoue que j’étais loin de ces manifestations spirituelles. Pardonne-moi PERE, d’avoir accepté tout ce bonheur sans n’avoir jamais eu une pensée pour toi. Tu me dis bien souvent maintenant, que nous t’appelons que lorsque nous éprouvons des difficultés, tu as raison Père, nous ne sommes pas de bons enfants, mais j’espère que depuis que tu chuchotes dans ma pensée, j’ai fait amende honorable.
Cette grande joie ne fut pas la seule, mes quatre élèves, obtinrent la moyenne demandée, et furent inscrits au lycée de Montpellier. Deux d’entre eux bénéficièrent même d’une bourse d’étude, ce qui enchanta leurs parents.
Nous fîmes pour nos adieux, une petite fête où chaque famille participa. J’avais même invité le jeune curé du village avec qui j’avais entretenu de bonnes relations durant ces années. Je me souviens d’un grand homme bien enrobé, jovial et très tolérant. Lorsque j’étais allée le voir avec les enfants, il avait été tellement surpris de mon approche qu’il en avait fait part à son évêque dans un courrier. C’est dire à quel point mon cœur était ouvert.
Il arriva à la fête avec deux bonnes bouteilles sous le bras. « Mon Dieu Curé ! Lui dis-je, cachez ça, on ne boit que des jus de fruits ! » Il se pencha alors vers moi, et dans le creux de l’oreille me dit : « C’est pour vous Georgy, pour votre gentillesse et votre amour des autres. Et d’ajouter : « C’est très rare, qu’une enseignante vienne vers nous, je vous remercie de votre confiance, et vous souhaite un bon retour parmi les vôtres. »
La petite fête se passa dans la joie. On chanta, dansa et mangea tous les bons gâteaux que les mamans avaient préparés. Et puis, comme pour une pièce de théâtre, le rideau tomba. Je fis mes adieux à la classe, à Monsieur le Maire, aux parents, à ce petit village qui avait été le témoin de mes joies et de mes souffrances.
Pendant une année, certains de mes élèves m’écrivirent, je retournai moi-même voir les parents de ma petite Marie-Claude, et puis la vie reprit ses exigences. Les relations s’effacèrent ne me laissant que les souvenirs.